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MONTES ALTOS (Emilio Ancia Batuta)

 

 

A Montes Altos il y avait toujours quelque chose à faire. Tout le monde trouvait toujours une occupation, de sorte que personne ne s'ennuyait jamais. Et tout le monde était heureux ainsi, et les voisins des villages alentours étaient jaloux de ces altimontines, qui trouvaient toujours une chose à faire alors que eux ne savaient que faire de leurs journées si monotones et si semblables les unes aux autres.

A Montes Altos la vie était si paisible, si douce, si agréable que beaucoup de gens rêvaient de s'y installer. Dans la région, c'était un peu comme le paradis terrestre, et c'était même devenu au fil du temps une curiosité, un endroit que l'on devait visiter si l'on passait par là.

A Montes Altos il y avait beaucoup de gens, et contrairement aux autres villages alentours, les habitants n'étaient pas tous déjà en âge avancé, mais bel et bien de tous les âges. Ce n'était pas pourtant un des plus grands villages de la contrée, il comptait tout au plus sept ou huit centaines d'habitants.

A Montes Claros, comme dans tous les autres villages d'ailleurs, il y avait une église, un bar, une plaza mayor et une calle mayor. On allait de l'église au bar en passant par la plaza mayor en l'espace d'une demi-douzaine de mètres, ce qui rendait commodes les affaires du bar le jour des messes populaires.

A Montes Claros, il y avait, chose que dans la plupart des autres villages il n'y avait pas, un château. Ce château c'était l'âme, c'était la fierté du village, on reconnaissait le village au loin grâce à son château dominant les toits, imposant et fier sur le haut de la colline. Il avait une si grande importance, qu'au sacrifice du budget municipal on avait choisi de le faire illuminer la nuit.

Emilio Ancia Batuta était arrivé à Montes Altos depuis seulement quelques heures, que déjà il avait une chose importante à faire. Une chose vitale même, qu'il lui importait de faire sur-le-champ, à défaut de mieux. Une fois revenu de son affaire, il revint au petit hôtel du village, au-dessus du bar.

Emilio Ancia Batuta était un petit ouvrier qui menait une vie paisible dans la grande cité aveuglante, la capitale de la communauté. Il travaillait dur contre un salaire largement mérité, et dont il avait peur de demander l'augmentation. Il rentrait tous les soirs dans son humble logement, si proche du ciel et des nuages de pollution, et de la route où mille véhicules passaient en une heure.

Mais il s'était un peu arrêté, et pour changer un peu d'air, il avait choisi de prendre ses congés dans le petit village dont on parlait tant en ville, qui était devenu un lieu presque mythologique, de la mythologie urbaine et moderne.

 

* * *

 

Les altimontes aimaient bien recevoir de la visite, non pas parce que cela changeait un peu leur quotidien, mais parce que c'étaient des gens forts aimables. Ils aimaient recevoir, et ils recevaient les gens avec beaucoup de goût et de chaleur. C'est ça aussi qui faisait leur réputation dans la région, et bientôt dans le pays.

Dans ses moindres petites rues sinueuses, Montes Altos regorgeait de vie et d'activités. Ce n'était pas un de ces nombreux villages fantômes ou morts comme il en existait de nombreux dans la région.

Le village voisin justement était un village fantôme. Depuis plusieurs décennies déjà, ses habitants l'avaient abandonné au profit de la ville. Pourtant c'était un grand village, et très joli. Il avait même dans l'histoire joué un rôle important, et rayonné sur les terres qu'il dominait. Aujourd'hui ce sont les terres qui le dominent, et il n'est guère traversé que par les loups, les moutons, les bergers et leurs chiens. Mais Montes Altos n'aurait pas le même destin que ce village fantôme. Montes Altos avait une vie très dynamique, c'était un village très actif, qui bougeait sans cesse. On ne trouvait jamais l'ennui dans ce village.

Emilio Ancia Batuta avait toujours rêvé de vivre dans un endroit aussi paradisiaque que Montes Altos. Entouré de montagnes, le village offrait une carte postale naturelle au visiteur très séduisante. Mais ce qui intéressait par-dessus tout Emilio Ancia Batuta c'était le château. Il était magnifique, imposant et fort, perché là-haut sur sa colline, attendant les assaillants depuis des siècles. C'était un château très ancien, dont on n'était même pas sûr de la date.

 

* * *

 

Le lendemain de son arrivée, Emilio décida de se promener dans le village, typique bourgade à l'aragonaise. En passant dans les rues qui ressemblaient plutôt à des ruelles couvertes par les toits des maisons qui se touchaient presque de part et d'autre de la rue, il ressentait un sentiment de profond bien être. Il avait décidé de passer par le château pour finir sa promenade, puis de revenir à l'hôtel.

Pour aller au château, il fallait emprunter un chemin de terre, qui n'était pas vraiment un sentier, ni même une route. Ce chemin partait en virages et courbes fréquentes, comme les lacets des routes de montagne. Le château était perché dans les hauteurs, et le flanc de la montagne était raide, il fallait bien compenser cette raideur par des lacets.

Du haut de sa colline, le château semblait guetter au loin les éventuels envahisseurs, et se préparer à défendre son village. Tandis qu'Emilio montait, il se remémorait les moments de son enfance dans son village natal, chez ses parents, quand avec son frère ils s'amusaient au milieu des arbres fruitiers, ou quand ils allaient chercher des pierres près des ruines des maisons abandonnées.

Il arriva enfin au pied du château. Il entra par la porte, et se retrouva dans la cour intérieure, envahie par l'herbe fraîchement coupée. Il s'approcha de la grande tour, qu'il regarda d'un air contemplatif, puis alla vers les hautes murailles, par endroits un peu effondrées. De là il pouvait voir le village s'organiser autour de la colline que surmontait le château, et il dit : "C'est bien comme ça..."

 

* * *

 

Emilio n'avait même pas encore défait ses valises. Ou du moins sa valise, car il n'avait emporté avec lui que le strict minimum nécessaire à sa survie dans un milieu auquel il n'était pas habitué. Il était assis dans la chambre d'hôtel qu'il louait, sur une chaise en bois, qui grinçait dès qu'il faisait un mouvement, et il pensait, le regard porté au loin, à travers les rideaux de la fenêtre. Il voyait de son petit recoin l'immensité de la montagne s'offrir à ses yeux émerveillés, mais éteints.

Sur le moment il pensait à ce que sa vie avait été au fond, ce qu'elle avait signifié pour lui, ce qu'il avait eu ou ce qu'il n'avait jamais eu. Ses pensées furent bientôt interrompues par la femme de ménage qui venait pour changer les draps. Et comme il était déjà une heure tardive de la matinée, il se mit en tête d'aller manger au restaurant, chose qu'il ne faisait jamais. Pendant ses congés il avait choisi de s'offrir de grandes choses, pour une fois. Alors quand il entra dans le seul restaurant du village, il choisit parmi les mets les plus recherchés, car il avait envie de manger quelque chose de fin et de bon.

Une fois le repas terminé, il revint à sa chambre, où il sortit de sa valise une feuille de papier et un stylo, pour écrire une lettre à sa fille, restée dans l'appartement en ville. Elle était grande maintenant, elle venait de terminer ses études de droit à l'université. Il réfléchit longtemps avant de trouver la formule adéquate qui convenait pour commencer la lettre, et il prit soin de bien écrire chaque mot, pour que tout soit bien clair. Enfin il signa, et s'en alla porter la lettre au service local du courrier. Elle arriverait dans un ou deux jours en ville.

 

* * *

 

Le lendemain, Emilio Ancia Batuta partit de nouveau au château, par le même sentier que la fois précédente. Mais cette fois-ci il avait emporté avec lui sa valise.

Après une nouvelle longue contemplation de l'immensité du paysage, vraiment irréelle, il posa sa valise par terre, pour l'ouvrir. Chacun de ses gestes était précis, comme décidé d'avance, comme prémédité. Il tira de la valise une sorte de vase bouché en marbre. Alors il s'approcha de la muraille, ouvrit ce qui s'avérait être une urne, et vida dans le vide le contenu.

Les cendres qu'ils venait de disperser n'étaient autre que sa femme qui était morte depuis à peine quelques semaines.

Il recula alors d'un pas, et resta de nombreuses minutes ainsi : les pensées arrivaient dans tous les sens dans son cerveau déjà saturé par l'émotion. Il se remémora tout d'un coup le jour où sa femme et lui s'étaient rencontrés, qui était sans nul doute pour lui le jour où sa vie entière avait basculé, le jour où il avait enfin commencé à exister.

Sur la tour à côté de lui, de nombreux oiseaux allaient et venaient, se poursuivaient, s'envolaient, tournaient en rond. A contre-jour on les aurait dits noirs, mais la vérité est qu'il ne savait pas de quelle couleur ils étaient, et de toute façon cela ne l'intéressait pas.

Ce qui l'intéressait c'était la décision qu'il avait prise avant de venir ici. Ce qui l'intéressait c'était de savoir.

Mais il s'approcha de la muraille, monta dessus, et sauta. "Je ne t'abandonne pas, ma chérie".

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