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international 1997-2005 | |
MONTES ALTOS (Emilio Ancia Batuta)
A Montes Altos il y avait toujours quelque chose à faire. Tout le monde
trouvait toujours une occupation, de sorte que personne ne s'ennuyait jamais.
Et tout le monde était heureux ainsi, et les voisins des villages alentours
étaient jaloux de ces altimontines, qui trouvaient toujours une chose à faire
alors que eux ne savaient que faire de leurs journées si monotones et si
semblables les unes aux autres.
A Montes Altos la vie était si paisible, si douce, si agréable que
beaucoup de gens rêvaient de s'y installer. Dans la région, c'était un peu
comme le paradis terrestre, et c'était même devenu au fil du temps une
curiosité, un endroit que l'on devait visiter si l'on passait par là.
A Montes Altos il y avait beaucoup de gens, et contrairement aux autres
villages alentours, les habitants n'étaient pas tous déjà en âge avancé, mais
bel et bien de tous les âges. Ce n'était pas pourtant un des plus grands
villages de la contrée, il comptait tout au plus sept ou huit centaines
d'habitants.
A Montes Claros, comme dans tous les autres villages d'ailleurs, il y
avait une église, un bar, une plaza mayor et une calle mayor. On allait de
l'église au bar en passant par la plaza mayor en l'espace d'une demi-douzaine
de mètres, ce qui rendait commodes les affaires du bar le jour des messes
populaires.
A Montes Claros, il y avait, chose que dans la plupart des autres
villages il n'y avait pas, un château. Ce château c'était l'âme, c'était la
fierté du village, on reconnaissait le village au loin grâce à son château
dominant les toits, imposant et fier sur le haut de la colline. Il avait une si
grande importance, qu'au sacrifice du budget municipal on avait choisi de le
faire illuminer la nuit.
Emilio Ancia Batuta était arrivé à Montes Altos depuis seulement
quelques heures, que déjà il avait une chose importante à faire. Une chose
vitale même, qu'il lui importait de faire sur-le-champ, à défaut de mieux. Une
fois revenu de son affaire, il revint au petit hôtel du village, au-dessus du
bar.
Emilio Ancia Batuta était un petit ouvrier qui menait une vie paisible
dans la grande cité aveuglante, la capitale de la communauté. Il travaillait
dur contre un salaire largement mérité, et dont il avait peur de demander
l'augmentation. Il rentrait tous les soirs dans son humble logement, si proche
du ciel et des nuages de pollution, et de la route où mille véhicules passaient
en une heure.
Mais il s'était un peu arrêté, et pour changer un peu d'air, il avait
choisi de prendre ses congés dans le petit village dont on parlait tant en
ville, qui était devenu un lieu presque mythologique, de la mythologie urbaine
et moderne.
* * *
Les altimontes aimaient bien recevoir de la visite, non pas parce que
cela changeait un peu leur quotidien, mais parce que c'étaient des gens forts
aimables. Ils aimaient recevoir, et ils recevaient les gens avec beaucoup de
goût et de chaleur. C'est ça aussi qui faisait leur réputation dans la région,
et bientôt dans le pays.
Dans ses moindres petites rues sinueuses, Montes Altos regorgeait de vie
et d'activités. Ce n'était pas un de ces nombreux villages fantômes ou morts
comme il en existait de nombreux dans la région.
Le village voisin justement était un village fantôme. Depuis plusieurs
décennies déjà, ses habitants l'avaient abandonné au profit de la ville.
Pourtant c'était un grand village, et très joli. Il avait même dans l'histoire
joué un rôle important, et rayonné sur les terres qu'il dominait. Aujourd'hui
ce sont les terres qui le dominent, et il n'est guère traversé que par les
loups, les moutons, les bergers et leurs chiens. Mais Montes Altos n'aurait pas
le même destin que ce village fantôme. Montes Altos avait une vie très
dynamique, c'était un village très actif, qui bougeait sans cesse. On ne
trouvait jamais l'ennui dans ce village.
Emilio Ancia Batuta avait toujours rêvé de vivre dans un endroit aussi
paradisiaque que Montes Altos. Entouré de montagnes, le village offrait une
carte postale naturelle au visiteur très séduisante. Mais ce qui intéressait
par-dessus tout Emilio Ancia Batuta c'était le château. Il était magnifique,
imposant et fort, perché là-haut sur sa colline, attendant les assaillants
depuis des siècles. C'était un château très ancien, dont on n'était même pas
sûr de la date.
* * *
Le lendemain de son arrivée, Emilio décida de se promener dans le
village, typique bourgade à l'aragonaise. En passant dans les rues qui
ressemblaient plutôt à des ruelles couvertes par les toits des maisons qui se
touchaient presque de part et d'autre de la rue, il ressentait un sentiment de
profond bien être. Il avait décidé de passer par le château pour finir sa
promenade, puis de revenir à l'hôtel.
Pour aller au château, il fallait emprunter un chemin de terre, qui
n'était pas vraiment un sentier, ni même une route. Ce chemin partait en
virages et courbes fréquentes, comme les lacets des routes de montagne. Le
château était perché dans les hauteurs, et le flanc de la montagne était raide,
il fallait bien compenser cette raideur par des lacets.
Du haut de sa colline, le château semblait guetter au loin les éventuels
envahisseurs, et se préparer à défendre son village. Tandis qu'Emilio montait,
il se remémorait les moments de son enfance dans son village natal, chez ses
parents, quand avec son frère ils s'amusaient au milieu des arbres fruitiers,
ou quand ils allaient chercher des pierres près des ruines des maisons
abandonnées.
Il arriva enfin au pied du château. Il entra par la porte, et se
retrouva dans la cour intérieure, envahie par l'herbe fraîchement coupée. Il
s'approcha de la grande tour, qu'il regarda d'un air contemplatif, puis alla
vers les hautes murailles, par endroits un peu effondrées. De là il pouvait
voir le village s'organiser autour de la colline que surmontait le château, et
il dit : "C'est bien comme ça..."
* * *
Emilio n'avait même pas encore défait ses valises. Ou du moins sa
valise, car il n'avait emporté avec lui que le strict minimum nécessaire à sa
survie dans un milieu auquel il n'était pas habitué. Il était assis dans la
chambre d'hôtel qu'il louait, sur une chaise en bois, qui grinçait dès qu'il
faisait un mouvement, et il pensait, le regard porté au loin, à travers les
rideaux de la fenêtre. Il voyait de son petit recoin l'immensité de la montagne
s'offrir à ses yeux émerveillés, mais éteints.
Sur le moment il pensait à ce que sa vie avait été au fond, ce qu'elle
avait signifié pour lui, ce qu'il avait eu ou ce qu'il n'avait jamais eu. Ses
pensées furent bientôt interrompues par la femme de ménage qui venait pour
changer les draps. Et comme il était déjà une heure tardive de la matinée, il
se mit en tête d'aller manger au restaurant, chose qu'il ne faisait jamais.
Pendant ses congés il avait choisi de s'offrir de grandes choses, pour une
fois. Alors quand il entra dans le seul restaurant du village, il choisit parmi
les mets les plus recherchés, car il avait envie de manger quelque chose de fin
et de bon.
Une fois le repas terminé, il revint à sa chambre, où il sortit de sa
valise une feuille de papier et un stylo, pour écrire une lettre à sa fille,
restée dans l'appartement en ville. Elle était grande maintenant, elle venait
de terminer ses études de droit à l'université. Il réfléchit longtemps avant de
trouver la formule adéquate qui convenait pour commencer la lettre, et il prit
soin de bien écrire chaque mot, pour que tout soit bien clair. Enfin il signa,
et s'en alla porter la lettre au service local du courrier. Elle arriverait
dans un ou deux jours en ville.
* * *
Le lendemain, Emilio Ancia Batuta partit de nouveau au château, par le
même sentier que la fois précédente. Mais cette fois-ci il avait emporté avec
lui sa valise.
Après une nouvelle longue contemplation de l'immensité du paysage,
vraiment irréelle, il posa sa valise par terre, pour l'ouvrir. Chacun de ses
gestes était précis, comme décidé d'avance, comme prémédité. Il tira de la
valise une sorte de vase bouché en marbre. Alors il s'approcha de la muraille,
ouvrit ce qui s'avérait être une urne, et vida dans le vide le contenu.
Les cendres qu'ils venait de disperser n'étaient autre que sa femme qui
était morte depuis à peine quelques semaines.
Il recula alors d'un pas, et resta de nombreuses minutes ainsi : les
pensées arrivaient dans tous les sens dans son cerveau déjà saturé par
l'émotion. Il se remémora tout d'un coup le jour où sa femme et lui s'étaient
rencontrés, qui était sans nul doute pour lui le jour où sa vie entière avait
basculé, le jour où il avait enfin commencé à exister.
Sur la tour à côté de lui, de nombreux oiseaux allaient et venaient, se
poursuivaient, s'envolaient, tournaient en rond. A contre-jour on les aurait
dits noirs, mais la vérité est qu'il ne savait pas de quelle couleur ils
étaient, et de toute façon cela ne l'intéressait pas.
Ce qui l'intéressait c'était la décision qu'il avait prise avant de
venir ici. Ce qui l'intéressait c'était de savoir.
Mais il s'approcha de la muraille, monta dessus, et sauta. "Je ne
t'abandonne pas, ma chérie".
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